Les professionnels du droit plus vulnérables mentalement

A+ A- A
Les professionnels du droit plus vulnérables mentalement

Épuisement professionnel, anxiété, stress, abus de substances, dépression, suicide : les professionnels du droit sont en général plus touchés que les autres par les problèmes de santé mentale. Est-il venu le temps de changer les choses ? «Tout à fait ! Les avocats me le disent : ils sont prêts pour du changement», répond Nathalie Cadieux, professeure à l’Université de Sherbrooke et membre de l’Équipe sur les organisations en santé (ÉOS). Elle travaille actuellement sur un projet de recherche, en collaboration avec le Barreau du Québec, dont le titre explique bien l’objectif : «Étude des déterminants de la détresse psychologique et du bien-être dans la profession d’avocat au Québec.» La première phase de cette recherche, de nature qualitative, vient de se terminer.

Le projet a été lancé dans le but de pouvoir enfin dresser un portait de la détresse psychologique chez les avocats de la province. Peu d’études avaient été réalisées sur le sujet, et le manque de données rendait l’élaboration de solutions plus difficile. Sauf que quelques bribes d’informations laissaient entrevoir un réel problème.

Au pays, par exemple, la recherche avait déjà montré que les avocats sont trois fois plus à risque que les autres professionnels de souffrir de dépression, d’alcoolisme et de toxicomanie, et six fois plus à risque de se suicider. Dans la province, le volume de demandes au Programme d’aide aux membres du Barreau du Québec (PAMBA), un service d’aide et de consultation offert aux membres qui souffrent de problèmes de santé mentale, avait par ailleurs augmenté énormément. Entre 1996 et 2016, le volume de demandes a crû de 300 %. De 2004 à 2016 seulement, le nombre de dossiers traités est passé de 296 à plus de 1 000.

«Et ça, c’est juste la pointe de l’iceberg, explique Mme Cadieux, parce qu’il y a des avocats qui consultent un psychologue privé et qui ne passent pas par le PAMBA, de peur de subir un litige déontologique ou de voir leur histoire étalée devant leurs collègues.»

Facteurs de stress

Les résultats de la recherche de Mme Cadieux ? Elle a relevé plusieurs facteurs qui contribuent à la détresse psychologique chez les avocats.

La technologie – Internet, cellulaires, courriels – en est un. Son développement a alourdi la tâche des avocats, mais a aussi accéléré le rythme de travail. Ils doivent par exemple établir souvent leur crédibilité auprès d’un client et déconstruire des mythes quand celui-ci a déjà trouvé solution à son problème… sur un site de droit en France. Les rapports, eux, après avoir été envoyés au client, ne reviennent plus avec des corrections après une semaine, comme au temps du courrier. Ils reviennent après une heure.

Les contraintes liées à la réglementation de la profession – inspection, isolement professionnel, imputabilité, secret professionnel – sont aussi de grandes sources de stress. La culture, voire le culte, de la compétitivité, que ce soit entre les cabinets ou à l’intérieur de ceux-ci, compte aussi pour beaucoup. Idem pour les longues semaines de travail et les heures facturables. «Le fait de devoir atteindre un nombre d’heures facturables a été indiqué comme une importante source de stress par tous les participants de notre étude», précise Mme Cadieux. À l’inverse, elle a relevé certains facteurs protecteurs de la santé mentale. Parmi ceux-ci : les perspectives de carrière, l’autonomie dans le choix des dossiers, la qualité des relations avec les collègues, supérieurs et clients, et le sentiment de contribuer à aider les gens.

La deuxième phase de la recherche de Mme Cadieux est déjà entamée. Elle est de nature quantitative et vise à mesurer la détresse chez les avocats dans le but de mieux comprendre le problème et de proposer des solutions adéquates autour de 2018-2019.

Solutions

Le problème n’est pas propre au Québec. Chaque province a ses enjeux particuliers, même si elles partagent parfois des défis similaires, explique Cheryl Canning, présidente du Forum Mieux-Être de l’ABC (L’Association du Barreau canadien) . «On a tenu notre atelier annuel récemment à Winnipeg, dit-elle. Il semblerait, par exemple, qu’il y ait une hausse des agressions physiques au Québec. Ailleurs, c’est la toxicomanie. Mais la santé psychologique, c’est un enjeu pour chaque avocat du pays.»

Le Forum Mieux-Être de l’ABC offre d’ailleurs un cours, «La santé mentale et le bien-être chez les membres de la profession juripdique», qui compte pour six heures de formation continue. Le but : offrir aux juristes, aux juges et aux étudiants en droit une formation, un soutien et des ressources pour les aider à comprendre les problèmes de santé mentale et de toxicomanie.

«On reconnaît le problème plus qu’avant, et les jeunes avocats sont plus disposés à changer les choses, mais il nous reste encore du chemin à faire, dit Mme Canning. Il faut changer la culture.»

Source : Les Affaires